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Un beau voyage au pays des rats des villes
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En cette période de chaleur moite, rien de tel qu'une descente aux enfers relatifs du Paris 'underground' par excellence, avec ses catacombes, ses égouts. On y expose même des plaques!

LES égouts, c'est tout noir et ça sent mauvais. à‡a ressemble à  un gros intestin de rues lovées sur elles-mêmes. Ben, mon colon, elles s'étendent sur plus de 2.100 kilomètres sous la capitale, ce vieux gruyère rance. Soit deux fois la longueur de la France, deux allers-retours Dunkerque-Perpignan. Autant en surface. C'est une ville sous la ville, calque exact de la première, à  une impasse près. Les rues, en bas, ont les mêmes noms que leurs soeurs d'en dessus. Les résistants surent profiter à  plein de ce commode laissez-passer et l'on ne compte plus les dépôts d'armes retrouvés après-guerre.

Outre la mauvaise odeur, il y a les rats, gros, gras, très bien nourris aux abords des quartiers à  viande. Et puis de l'eau, bien sà»r. D'une belle couleur marron. Y flottent parfois un gant Mapa, une bouteille (à  la mer?), un morceau de cageot... L'eau donc, ou plutôt les eaux usées, non pas jusqu'à  la corde, mais plus très fraîches, tout de même. Elles jouent leur rôle d'entraîneuses, draguent tout ce qu'elles trouvent, s'humilient dans leur course à  plat ventre toujours plus bas vers la Seine. Les tuyaux, vrais souteneurs, font ce qu'ils veulent, les malmènent à  leur guise. Entre-temps, cette eau nous aura filé entre les doigts, charriant avec elle, en elle, nos quotidiennes saletés. La voici donc à  l'ombre, au cachot, dont on pressent déjà , là -bas, le terme lumineux à  la sortie du tunnel.

On ignore superbement cette vie qui double la nôtre, comme son rebours de nuit, sa déchetterie qui ne s'avoue ni ne s'imagine, une fois passé la bonde du lavabo. C'est peu dire qu'on s'en lave les mains. Il fallut pourtant jadis s'en soucier, car déverser son eau de vaisselle, ses bains de pieds, de bouche et de siège à  même la terre battue des ruelles, ou dans les champs voisins, c'était taquiner de près le germe sournois de l'infection. Et puis ces eaux courent à  la Seine, laquelle est bue, non? En 1832, le choléra, si gentiment convié, donna un grand coup de faux dans la collectivité.



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Une beauté à .
en oublier le ciel



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C'est sous Napoléon III, dans un Paris délétère, intoxiqué par ses propres rejets, que l'idée d'égout fit son chemin. Les égouts eurent donc valeur de drain posé au coeur d'un corps malade, incapable d'épancher seul la bile de la cité.

Mais qu'est-ce, à  vrai dire, qu'un égout? Dans des tuyaux de largeurs inégales, eaux usées et liquide potable voisinent sans se toucher. Les unes vont à  la ville quand les autres en reviennent, l'haleine chargée. Pourtant, c'est du pareil au même. Les égoutiers le savent, qui participent à  l'incessant recyclage. Ne sont-ils pas en première ligne dans la bataille, loin devant les bassins d'assainissement au large de la capitale? Chaussés de bottes lourdes jusqu'aux cuisses, on dirait des pêcheurs à  la mouche, quand bien même ils ne fréquentent que des scolopendres de quinze centimètres. Ils n'y vont pas de main morte, mitraillent ('mitrailleuse' est le nom de l'étrange bateau à  main poussé devant eux) les déchets humains en suspens, broient, séparent, tamisent, redonnent couleur à  l'eau. Une odeur putride s'exhale des lieux. Odeur de cauchemar, aussi puissante que celle des tanneries de jadis. Ils ont au front une lampe de mineur. Ils sont une petite armée à  ainsi barboter dans nos eaux sales. De cette besogne ingrate, ils s'acquittent dignement au nom de tous.

Le musée des égouts est également un lieu d'expositions éphémères. Ainsi, l'artiste Ralph Brancaccio présente ses plaques d'égout peintes sur toile selon les techniques devenues classiques du frottage. Le tout a des allures de pièces de monnaie géantes, dà»ment frappées aux sceaux des villes entrevues: Paris, mais aussi New York, Jérusalem, Istanbul... Chaque oeuvre, impression originale, comporte la localisation précise de la plaque. Ce sont des objets détournés de leur usage. Comme dit l'artiste, il se met aux pieds des gens 'pour leur montrer une beauté qui les oblige à  baisser les yeux'. On pense à  des nombrils, ces marques de fabrique scellant la venue au monde. Des villes côté pile, aussi bien. A voir d'un oeil amusé. Quitte, une fois remonté, à  porter un regard timide, en dessous, sur la ville de métal et de béton. Jusqu'à  oublier le ciel.

MURIEL STEINMETZ

Le Musée des égouts est ouvert du 1er octobre au 30 avril, de 11 à  16 heures, et du 1er mai au 30 septembre, de 11 à  17 heures.


Source :
<!-- m --><a class="postlink" href="http://www.humanite.presse.fr/journal/1998/1998-07/1998-07-04/1998-07-04-076.html">http://www.humanite.presse.fr/journal/1 ... 4-076.html</a><!-- m -->
--> Même pas mort mais déjà six pieds sous terre <--
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